Nous n'en reviendrons plus.

Publié le par Le désert du réel

Nous n'en reviendrons plus.

Ce qui se passe est proprement sidérant. Nous sommes pourtant de ceux que la violence policière ne surprend pas et qui appelons les crimes policiers des crimes et non des bavures. Par exemple, quand nous voyons une affiche de la CGT qui affirme que « la police ne doit pas frapper les citoyens mais les protéger », nous pensons plutôt que la vérité est rigoureusement inverse. Ou alors nous comprenons qu’il y aurait bien une figure du citoyen à protéger, qui par exclusion préciserait les contours du non-citoyen qui mériterait lui d’être frappé. Nous mesurons toutefois à quel point les choses sont avancées pour que la CGT prenne le risque de s'attirer les foudres de la police. Nous sommes aussi de ceux qui n’attendent plus rien du PS depuis longtemps et qui au fil des années se sont débarrassés de toute illusion possible à l’égard d’un bon gouvernement de gauche. Nous n’avons jamais été trahis. C’est que nous vivons en ce territoire imaginaire qu'on nomme la France comme en un territoire étranger et hostile. Comme nous ne partageons pas les croyances qui fondent la politique classique, nous ne partageons pas non plus ses rituels.

Pourtant nous n’en revenons pas. Nous sommes sidérés par le fait que face au mouvement de contestation protéiforme de la loi El Khomry, ce gouvernement assume la répression policière la plus dure qui soit sur une durée si longue et sous des formes et avec des moyens divers : intimidation devant les lycées pour empêcher les blocages, cortège coupé par des assauts policiers, nasse en tout genre y compris pour plusieurs milliers de personnes un premier mai, matraquage systématique et souvent gratuit des manifestants, évacuation des places occupées ; matraque, gaz lacrymogène, grenade de désencerclement, flashball, mutilations, arrestations, condamnations, etc. Le nombre et les circonstances des blessures en attestent. Si nous sommes sidérés, c’est que malgré tout, nous ne pensions pas une telle chose possible face à des lycéens et des étudiants. La police a souvent frappé fort, et tué parfois, mais rarement si longtemps et si largement. C’est d’ailleurs chose comique que celui dont le nom symbolise le l’exercice actuel du pouvoir ait récolté un surnom et une réputation synonyme de mollesse intégrale : Flamby. Lui qui restera le président de la déchéance de nationalité (avortée), de l’état d’urgence, de la couverture intégrale de la mort de Rémi Fraisse et de la répression du mouvement contre « la loi travail ».

Car bien sûr, on trouve des pervers dans la police. Et aussi des gens harassés, épuisés, harcelés même et dont la côté de popularité n’est pas au mieux ces derniers temps – ils s’en plaignent assez. On trouve aussi parmi eux une part importante d’électeurs du FN comme le confirment toutes les enquêtes - parfois même des nazis -, qui ne doivent pas faire beaucoup de différences entre un lycéen masqué, un jeune basané, un gauchiste ou un syndicaliste. Alors quand ce beau monde en a l’occasion, il frappe, par conviction ou à cœur joie, par nécessité ou par ressentiment. Il doit en effet falloir une disposition psychique bien particulière pour tirer avec une arme de première catégorie (LBD 40) ou pour casser le crâne d’une jeune manifestante à coup de matraque. Mais l’occasion ce sont d’abord les consignes ! Un policier comme un militaire, ça obéit à des ordres. C’est dire que le degré de violence assumée par la police relève en dernière instance d’une décision politique, même si certains sont plus zélés que d’autre. Ainsi on a pu entendre un policier préciser le cadre de l’intervention à ses pairs alors qu’ils couraient nuitamment après des manifestants : « Instructions : violence maximum ». C’est on ne peut plus clair.


Le degré de violence policière laisse en fait apercevoir une crise politique qui se présente sous deux aspects. S’il a fallu que le gouvernement déploie de tels moyens c’est qu’il avait à faire face à une menace singulière, en tout cas dans les villes où les affrontements ont été les plus vifs : Paris, Nantes et Rennes. Ce qu’il y a de surprenant véritablement, c’est que l’opération politique qui consiste à distinguer le casseur minoritaire du manifestant légitime est en train de s’effondrer précisément parce qu’elle ne résiste pas à la réalité.Cette fois-ci, ça ne marche plus sauf pour BFM-TV. Non seulement ceux qui s’opposent résolument à la police ne sont pas une petite minorité mais constitue parfois des cortèges de plusieurs milliers de personnes. Mais en plus, ils ne correspondent pas au profil caricatural du casseur professionnel que le pouvoir dessine en permanence. Premier aspect de la crise donc : il existe une jeunesse prête à en découdre qui s’approprie à une vitesse folle les gestes que requiert une telle situation (se masquer, se casquer et porter secours aux blessés par exemple) et qui assume des pratiques offensives et déterminées. Dans le centre de Rennes, il n’y a pas une banque dont la vitrine aura été épargnée. Il est notable en effet que l’énergie motrice du mouvement ait été en de nombreux endroits des lycéens qui avaient entre 11 et 14 ans lors des dernières présidentielles. Qu’une génération entière fasse ses armes politiques à partir d’une absence d’illusion totale à l’égard du PS n’augure en tout cas rien de bon pour la suite, en tout cas chez ceux qui ont la prétention de gouverner.

C’est donc pour contrer cet état de fait qu’il a fallu élaborer ces stratégies policières particulières. Et ici encore, ça ne passe pas. Les témoignages des syndicalistes ou les articles de presse abondent en ce sens. Certes tout le monde ne déteste pas la police. Mais la part de ceux qui la détestent semble croître à vue d’œil. Ce slogan restera d’ailleurs le slogan du mouvement. Ce premier mai à Paris, on a vu une foule ordinaire, démasquée et bigarrée, le jeter à la figure des policiers qui avaient eu pour consigne de les contenir. C’est le second aspect de la crise : la généralisation tendancielle du désamour de la police. Elle s’en émeut elle-même et pense y mettre fin avec des manifestations contre la « haine du flic ». Mais ce qui se profile derrière le rejet de la police et de ses prétendus excès n’est pas simplement un refus des violences, ni même un pur réflexe anti-repressif. C’est le sentiment que quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va dans cette manière-là de gouverner – et parfois en creux dans toute manière de gouverner. « Crise du sommet » disait Lénine quand quelque chose se fissure entre ceux qui ont la prétention de gouverner et ceux à qui on demande de l’être. Ce qui se joue actuellement ne se limite résolument plus au retrait de la loi, ni même à la condamnation des violences policières. Une note du SCRT (Service Central de Renseignement Territorial) résume la situation : « La controverse suscitée par la loi sur le travail dérive vers une crise idéologique et un rejet du système dans son ensemble ».

Que faire en effet face à un gouvernement qui assume ce degré d’engagement policier ? Et plus largement aussi : que faire face à l’idée même du gouvernement qui dans son principe doit nécessairement recourir à ce degré de violence quand la situation l’exige ? On peut dire qu’abstraitement, et aussi historiquement, plusieurs réponses sont possibles. Les manifestants sont-ils en mesure de hausser à leur tour le niveau de violence ? Apparemment nous n’en sommes pas là mais c’est alors à balles réelles qu’il faudrait bientôt tirer sur la foule. C’est oublier aussi que ça n’est jamais par la violence que la police est défaite mais toujours par l’impossibilité dans laquelle elle est de continuer à exercer sa force sauf à assumer le massacre général. Se pourrait-il encore que lassés par le rôle que le gouvernement lui demande de jouer, ou minés par les petits jeux de pouvoirs qui se trament entre l’Etat et la direction des services de police, on assiste à ces scènes folles où les policiers déposent leurs armes et signifient expressément leur refus de réprimer. Difficile à croire encore à l’heure actuelle. Plus vraisemblablement, la crise ouverte par ce mouvement n’a pas fini de produire des effets et ces questions ne vont pas recevoir de réponse immédiate. Il y a en tout cas une espèce de suspension généralisée qui ne trouvera certainement pas sa résolution dans les élections qui viennent. Aporie du monde moderne.

Publié dans Signes des temps

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