Le complot en question. Misère du conspirationnisme.

Publié le par Le désert du réel

   marion

   Quelque chose ne va pas dans le concept de complot tout comme avec l'expression "le Nouvel Ordre Mondial". C'est le singulier déjà. Il n'y a  pas UN Ordre mondial unique et homogène mais des mondes complexes, qui s'articulent et se combinent, s'opposent ou s'ignorent - certains mondes ignorent encore le coca-cola, on en découvre encore. Au sein de ces mondes, il y a des lignes de domination souvent hégémoniques et puissantes, mais elles ne saturent pas à elle seules l'ensemble du réel ou du monde. C'est dire qu'il n'y a pas un centre mondial, omniscient et omnipotent, de la domination. Il y a bien des stratégies concertées et conscientes, parfois, de domination qui s'élaborent mais elles sont multiples, hétérogènes et souvent contradictoires entre elles. Et on ne peut réduire les différentes formes de domination à la seule action consciente et volontaire de sujets tout puissants. Des lignes de pouvoir passent par des dispositifs de surveillance et de contrôle, par les processus d'imposition de normes, etc. Mais chaque ordre est traversé par des choses qui lui échappent  : du désordre, de l'ingouvernable et de l'incontrôlé.

 

   En s'appuyant sur une conception simplificatrice du monde (comme Un et homogène) le complotisme partage la même conception du monde que ses ennemis : l'idée d'un monde où rien n'échappe au contrôle et au pouvoir et où tout dépend de l'action consciente et rationnelle des individus. C'est déjà une bien grande concession que d'accepter un tel rapport au monde et au réel - un complotisme rigoureux et amusé devrait y voir l'effet même d'un complot. Le piège du complotisme c'est sa capacité à capter un désir joyeux d'en finir avec les lignes de domination (marquant paradoxalement l'échec de ce même complot) mais de rabattre ce désir sur un affect triste et paranoïaque : réduction des lignes complexes de domination en un centre mondial et omnipotent.

 

   Il y a alors à tenir les deux bouts ensemble : Augmenter notre puissance de comprendre les lignes de pouvoirs dans leur complexité et leurs limites : Rendre lisible certains espaces du réel en leur pauvreté brutale.

Demeurer attaché à notre négativité. Ce qui en nous et par nous refuse les logiques plurielles et complexes de la domination et fait émerger, toujours, d'autres formes de réel, d'autres formes de vie : repérer ce qui échappe à cette pauvreté, et qui fait signe vers la joie ; "chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place".

 

Exemples ici :

 

Echappant à tout délire complotiste - car il n'y a pas de centre stratégique mondial de la domination, le film permet de saisir comment certaines lignes stratégiques de domination s'élaborent et s'expérimentent. Et comment elles échouent même si elles ont des effets réels et durables.

http://ledesertdureel.over-blog.com/article-la-strategie-du-choc-la-montee-d-un-capitalisme-du-desastre-pleonasme-pour-une-etude-sur-certaines-techniques-de-domination-64372005.html

 

Le vingtième siècle voit apparaitre une nouvelle forme de subjectivité en même temps qu'une nouvelle forme de contrôle de ces subjectivités. Témoignant par là qu'il n'existe pas de régime de domination politique et économique qui ne soit en même temps et intégralement un régime affectif qui capte et travaille les désirs.

http://ledesertdureel.over-blog.com/article-the-century-of-the-self-des-differentes-techniques-de-manipulation-et-de-controle-des-masses-66709976.html

 

On pourra toujours décrire le désert ou l'enfer, le réel dans sa misère nue. On pourra toujours tenter de  nommer cet enfer en pointant différents régimes de domination : Etat, capitalisme, société marchande, Empire, etc. Pourtant le réel n'est pas le désert même s'il est effectivement traversé, structuré et machiné par des lignes de pouvoirs hégémoniques -  le pouvoir n'est jamais absolument homogène. L'ordre ne règne jamais intégralement en tous les points de l'espace social, quoi qu'en disent le pouvoir en même temps qu'une certaine critique du pouvoir. L'ordre social est traversé de part en part de lignes de fuite et de formes de vies qui lui échappent. D'où une ligne politique qui se dessine : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place.

http://ledesertdureel.over-blog.com/article-volem-rien-foutre-al-pais-desertion-autonomie-et-mise-en-commun-59013163.html

 

Ce qui prend forme en ce moment en Tunisie comme ailleurs n'est pas platement ce qu'en dira la langue du pouvoir.  En Tunisie a parlé la langue de l’insurrection qui couve toujours, de l’opposition finalement violente au pouvoir répressif. Et les langues se sont déliées. Les multiples gestes de résistances qui faisaient le quotidien se sont soudainement agrégés. Des solidarités se sont tissées. Alors viennent la révolte et l’émeute. Ce qui prend forme déjà c’est un espace commun de rage, de gestes et de paroles, de partage – et de pleurs aussi. Espace vivant où s'exprime le désir d'autres mondes et où finalement ces autres mondes s'affirment et viennent à exister. Lignes vivantes où s’éprouve une certaine forme de puissance collective. « Le monde s’est inversé en joie » a-t-on pu lire.

http://ledesertdureel.over-blog.com/article-des-pierres-contre-les-fusils-65066883.html

 

"L’un des pires mensonges que propagent aussi bien les plus gros dispositifs de domination que les contre-pouvoirs révolutionnaires, c’est de nous faire croire qu’il n’y a qu’un et qu’un seul grand dispositif, qu’il est partout, nous traverse tous les jours et constitue notre univers : c’est le Système, le capitalisme, l’Etat, le Pouvoir ou l’Empire. 

Cette unification du pouvoir n’a pas seulement l’inconvénient de simplifier la complexité des dispositifs mais aussi de neutraliser toute velléité d’émancipation concrète et immédiate, de désertion ou de réalisation rupturistes. Michel Foucault réfute l’unité du pouvoir : “les différents opérateurs de domination s’appuient les uns sur les autres, dans un certain nombre de cas se renforcent et convergent, dans d’autres cas, se nient ou tendent à s’annuler”(“il faut défendre la société”) Le pouvoir n’est pas “un système général de domination exercée par un élément ou un groupe sur un autre” mais bien “une multiplicité de rapports de force”(La volonté de savoir). Et c’est justement parce qu’il y a une multiplicité de rapports et de dispositifs de pouvoir qu’une multiplicité de désertions, de soulèvements sécessionnistes s’ouvrent à nous."

Extrait de Ruptures. En intégral ici : http://infokiosques.net/lire.php?id_article=415

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Le veilleur 26/02/2011 11:19


article très pertinents, merci pour le travail que vous faites.